Article publié le 2009-10-08 par Arnaud Bébien Correspondant LNA / Afrique de l’Est
Tanzanie - Burundi [10/2009]
Les meurtres d’albinos sont en recrudescence en Tanzanie et au Burundi.
La raison : des sorciers payés par des notables assassinent et découpent en morceaux les corps d’albinos afin de préparer des potions qui, selon des croyances ancestrales, rendraient riche et beau pour l’éternité…
Terrorisés par les attaques, les albinos vivent cachés.
Les albinos de Tanzanie sont en danger de mort. Ils ont peur, et ne sortent plus beaucoup. Le pays voisin, le Burundi, est lui aussi touché. Les albinos font les frais de croyances ancestrales et de massacres puisqu’il s’agit de cela. Les assassins découpent les corps en morceaux. Le tout est ensuite donné à un sorcier qui prépare une potion d’albinos, vendue à l’acheteur, bien souvent un notable de la société tanzanienne. On raconte que boire cette potion rendrait riche et beau pour l’éternité…
L’albinisme est une anomalie génétique caractérisée par une absence de pigmentation de la peau, des poils, des cheveux, et des yeux. Les enfants atteints d’albinisme naissent avec une couleur de peau et de cheveux très claire, presque blanche, due à l’absence de la mélanine, qui protège la peau des radiations du soleil et donne habituellement un teint plus ou moins coloré. La fréquence de l’albinisme est plus élevée chez les sujets à peau foncée. Si aux Etats-Unis ou en Europe, une personne sur 20 000 est albinos, ce taux descend à un individu sur 4 000 en Afrique. Tout le monde tente de lutter contre ces crimes : le premier opérateur téléphonique de Tanzanie montre ainsi dans un spot publicitaire deux Tanzaniens jouant au football, l’un est noir, et l’autre blanc, albinos. De joie, ils se serrent l’un contre l’autre. Un message de fraternité car les albinos sont bien des Africains comme les autres.
Fin juillet 2008, John Majaliwa a été tué à son domicile dans un village près du Lac Victoria. Ses agresseurs ont coupé et emporté son pied droit et ses organes génitaux. Son épouse, elle-même albinos, a été blessée lors de l’agression. Selon des renseignements recueillis par la BBC, certains indices laissent penser que des membres de la police sont mêlés à ce trafic, ce qui expliquerait pourquoi il s’est avéré difficile jusqu’ici d’appréhender les coupables. Le quartier général de la police à Mwanza, au bord du Lac Victoria, dans la région où on a signalé le plus grand nombre de meurtres, rejette ces accusations, affirmant qu’elle travaille avec les communautés locales afin d’identifier les tueurs.
En mars 2008, le président tanzanien Jakaya Kikwete avait ordonné des mesures énergiques contre tous ceux qui seraient mêlés à ces meurtres. «C’est cruel et insensé», avait-il déclaré dans une allocution télévisée, ajoutant : «il faut que cela cesse immédiatement». Depuis, 173 sorciers ont été arrêtés. Mais les albinos tanzaniens vivent maintenant dans la peur. Officiellement, on en recense plus de 8 000 dans le pays. Mais l’Association des albinos de Tanzanie estime qu’ils pourraient être en fait près de 150 000, sur une population totale de presque 40 millions d’habitants. Depuis avril 2007, ils sont représentés au parlement par une députée albinos, Al-Shymaa Kway-Geer.
La Tanzanie est pourtant considérée comme le pays le plus stable et le plus démocratique d’Afrique de l’Est. Les rapports d’ONG opérant sur place font état de l’assassinat et de la mutilation, depuis mars 2008, d’au moins 40 albinos. Le Parlement européen a, en septembre 2008, dans une résolution, condamné «vigoureusement», l’assassinat d’albinos en Tanzanie et le commerce des parties de leurs corps dans un but lucratif. Des mesures ont été prises par le gouvernement tanzanien pour instaurer un recensement des albinos et mettre en place un service de police d’escorte des enfants albinos lorsqu’ils se rendent à l’école. Dans leur résolution, les députés européens ont salué le président Jakaya Kikwete pour avoir condamné publiquement ces assassinats. Les députés européens appelaient le gouvernement tanzanien à lancer une campagne de sensibilisation pour informer la population sur l’albinisme.
Mais la situation ne se calme pas. Fin octobre 2008, alors qu’une marche de protestation était organisée à Dar-es-Salaam par l’Association des albinos de Tanzanie, et suivi d’un discours du président Kikwete qui condamnait fermement ces crimes, une jeune fillette de dix ans était tuée le soir même à l’autre bout du pays. Ses meurtriers ont emporté un de ses bras. Cette vague de criminalité touche également le Burundi voisin où des albinos ont été tués, par des trafiquants faisant commerce de leurs organes en Tanzanie.
Les albinos du Burundi vivent, eux aussi, dans la terreur. Anicet Nkurikiye, un albinos d’une quarantaine d’années du nord du Burundi, ne dort plus dans sa maison depuis la nuit du 28 septembre 2008. Vers minuit, des inconnus ont cassé une de ses fenêtres. Il a crié au secours et les voisins sont intervenus mettant en fuite les malfaiteurs. C’était la seconde fois qu’il était attaqué. «Je viens d’échapper de justesse à deux attentats dont le dernier a failli me coûter la vie. Je sens la mort toute proche», témoignait-il à la radio. Depuis quelques mois, les albinos du Burundi sont l’objet d’une chasse épouvantable. Leur inquiétude grandissante fait suite aux atrocités perpétrées, au mois d’août 2008, à l’est du Burundi. Six albinos sont morts. Leurs membres amputés auraient été acheminés vers la Tanzanie à des fins de sorcellerie.
Aujourd’hui, face aux menaces qui planent sur les albinos, les autorités du Burundi ont commencé à les regrouper pour assurer leur sécurité. Des ONG, comme la Croix-Rouge du Burundi, leur viennent en aide. Cette insécurité vient aggraver une situation mal vécue par des albinos frustrés et mis à l’écart. Actuellement, des associations naissent pour redonner leur dignité aux albinos et éviter de nouvelles violences. Mais certains d’entre eux aimeraient qu’elles aillent plus loin. Victoria Gakobwa, albinos de 50 ans, célibataire, exprime clairement le désarroi de ces personnes : «Nous avons été maudits. Outre les problèmes d’élimination physique, nous sommes depuis longtemps traumatisés. Nous sommes isolés, repoussés. Personne n’ose nous demander en mariage.»