Tous les médias ont focalisé, les jours derniers, leur attention sur la Géorgie, petite République du Caucase (70 000km², 7 millions d’habitants). A part le fait que Staline dont le nom complet est Joseph Dougaschvili, un patronyme très répandu dans le pays, la Géorgie a fait ainsi parler de lui en mal à cause de la manière tumultueuse avec laquelle cette ancienne république soviétique a profité de la rupture des amarres avec l’URSS en plein déliquescence pour écarter un autre géorgien Edouard Chevardnadze qui a tenté en apparatchik de l’ancien système totalitaire, de reprendre d’une main ferme les reines du pouvoir un peu à l’encontre des aspirations des populations attirées par le model occidental. C’est alors qu’apparait sur la scène politique géorgienne un jeune leader de l’opposition, un certain Saakachvili qui se positionne selon un scénario déjà connu en Ukraine.
Là également, il fut question de neutraliser une figue du passé communiste qui émergeait des cendres de l’Union Soviétique paré des nouveaux atouts démocratiques et au profit des nouveaux venus en politique à leur tour frais et moulu des arcanes des services spéciaux américains ou européens.Pour Saakachvili, le processus a été plus rapidement bouclé que chez le voisin ukrainien. Mais les objectifs ont été atteints de part et d’autre. En Géorgie, néanmoins, le président qui a mis son mandat en jeu n’a pas, semble-t-il, respecté toutes les règles en contradiction avec la constitution qu’il avait lui-même promulgué auparavant et cela doit valoir à la Géorgie un mauvais satisfecit par la communauté internationale, un coup social élevé avec des semaines des manifestations populaires violentes. A ce jour, la réélection de Saakachvili est toujours contestée par une frange de l’opposition. Le fait est en soi déjà grave, pourtant, les événements en cours constituent une sorte de chape qui plombe la réalité démocratique en Géorgie dans la mesure ou un danger extérieure permet toujours de mettre une sourdine à des luttes internes en vertu de la règle qui veut que l’intérêt général prime, pendant les moments difficiles, des intérêts particuliers.
Ainsi donc, une question se pose, le président Géorgien aurait-il opportunément jugé que dans la lutte par communiqués de presse interposés qui l’opposait déjà à Vladimir Poutine sur des sujets qui fâchent, tels le traitement diplomatique et militaire des conflits dans la région entre les provinces géorgienne d’Ossétie du sud, d’Abkhazie et Tbilissi ainsi que le choix pro-atlantiste du gouvernement de Géorgie lui donnerait les coudées franches pour assoir d’avantage son autorité sur le pays ?
Une indication à ne pas négliger : l’ensemble de la communauté internationale a considéré comme complètement inutile et inopérante, cette manière de rouler les mécaniques (la Géorgie a bombardé la province indépendantiste d’Ossétie du sud largement pro-russe) suscitant de la part de Moscou une riposte disproportionnée étant donné l’inégale rapport des forces militaires et le fait que l’armée russe s’est diligemment mise sur pied de guerre, renforce l’opinion selon laquelle Tbilissi est tombé comme un poulet rôti dans l’escarcelle moscovite. Cela doit avoir modifié les perspectives, exception faite des pays anciennement satellites de l’ex Union Soviétique lesquels pour des raisons historiques liées elles même à la férule stalinienne sur ces Nations et à la résistance trop prolongée à leur satellisation qui se sont rangée sans nuance derrière la Géorgie. Les grandes puissances occidentales ; les Etats-Unis, la France et l’Allemagne de leur côté ne se font pas aussi bout en train. Comme à leur habitude, elles n’envisagent pas les choses sans tenir compte d’abord de leurs intérêts géostratégiques, c’est-à-dire ce qui consolides leur puissance. D’où, la ligne de fracture qui isole la Géorgie, petit pays sans grande ressource et dont la satellisation par les occidentaux traine à se préciser (la demande d’adhésion à l’OTAN de Tbilissi n’est pas encore agrée malgré la surenchère sur fond de menace d’une invasion improbable du pays par la Russie). Les pipe-lines qui alimentent en pétrole et gaz l’industrie des quelques grands pays européens passent certes par la Géorgie mais précisément utilisent en amont la province indépendantiste du nord géorgien, l’Ossétie du sud.
La guerre est une donnée récurrente dans cette région du Caucase, centre névralgique des réseaux de communication, reliant l’Asie à l’Europe. Depuis la chute de l’Union Soviétique, la donne se déroule sous la poussée des influences nouvelles expliquées en grande partie par des considérations géoéconomiques et stratégiques (échanges commerciaux d’une grande portée, existence des gisements de pétrole et de gaz sans oublier la part prise par des industries d’exploitation pétrolières et gazières dans l’acheminement via des nouveaux états relativement instables, des produits aux grand pays occidentaux). Sans oublier que les pays dits émergent comme la Chine et l’Iran ne sont pas loin de là et veulent jouer leur rôle en concurrence avec les Etats-Unis.
Seule super puissante de la région, la Russie s’y pose en défenseur de ses intérêts ce qui, pour les grands pays occidentaux est de bonne guerre. Il y’a comme un pacte diabolique entre les grands que depuis Jean de la Fontaine, on connait sous l’expression, la loi des puissants. Selon que vous serez puissant ou faible, les jugements de cour vous rendront blancs ou noirs. (Les animaux malades de la peste). Le tour pris par la déclaration de Moscou en faveur de l’Ossétie du sud et d’Abkhazie ne pouvait que confirmer cette vision que d’aucuns trouveront réductionniste. Mais qu’est ce qui en arrive ? Rien. Les réactions pour la plupart des états occidentaux sur fond de polémique téléphonée avec les responsables russes, montrent bien qu’un affrontement direct avec la Russie n’est pas à l’ordre du jour. A leur tour les Russes surfent sur le sentiment national qui s’impose aujourd’hui à l’équipe au pouvoir à Moscou, le passé récent ayant montré combien l’Occident prenait ses aises avec une situation de quasi monopole ponctuée par des dictats au Moyen Orient, en Amérique latine, en Asie, en Afrique et en Europe Centrale. Le cas du Kosovo est le dernier acte d’une longue série.
Placés dans une position difficile, les dirigeants russes ragaillardis du reste par la manne pétrolière et gazière depuis la nationalisation de Gazprom, les succès sécuritaires en Tchétchénie et en Ingouchie aussi bien que l’enrichissement d’une élite et d’une classe moyenne en constante progression, ont aussitôt pris la liberté de muscler leur discours vis-à-vis des Etats-Unis qui viennent de signer avec la Pologne un accord pour l’installation des batteries anti-missiles dans ce dernier pays.
De même dans la dernière affaire russo-géorgienne, Moscou tape du poing sur la table et s’en tient à sa ligne de conduite au sujet de son appui à l’indépendance des deux provinces de Géorgie en rappelant au passage le cas Kosovo. Le président Medvedev se braque davantage lorsqu’il aborde le dossier sur le fond. En fait, le droit international est ambigu puisqu’il a intégré en même temps le droit des peuples à l’auto-détermination et le respect de l’intégrité territoriale des Etats souveraines. Dans la réalité, cette autonomie illustre en filigrane la loi des puissants. Même ici, seul priment les rapports de force. Pour voir son indépendance reconnue, n’importe quelle entité pourrait l’obtenir si elle est soutenue dans cette démarche par les grandes puissances. Pour le cas du Kosovo, c’est même pire. L’ONU s’est portée garante de cette indépendance en adoubant une position politique de l’Union Européenne et de l’OTAN, en dépit du véto Russe qui est aussi membre permanent du Conseil de Sécurité.
Ces événements qui se déroulent en Europe et marquent tous les contours des régions Caucasiennes, noyau ancien de la culture Indo-Européenne souvent sonne comme un test sur la capacité de l’Union à assumer ses responsabilités en politique étrangère. Le sommet extraordinaire de l’UE du 1/9/2008 à Bruxelles sur le dossier Géorgien pourrait-elle accoucher d’une souris ? Ce qui semble patent englobe la recherche d’un langage d’apaisement face à une situation internationale tendue non seulement à travers les péripéties d’un conflit armé auquel les pertes humaines et les destructions massives ont conféré un cachet d’inhumanité, mais l’ensemble des crises résiduelles du réchauffement climatique en passant par le terrorisme, les antagonismes entre les conceptions du monde, les maladies incurables, la faim, les problèmes économiques insurmontables et la promotion d’une coopération internationale d’où serait évacué le concept des rapports de force. Il est vrai également que la guerre froide avait jadis comme épicentre la course aux armements. Aujourd’hui l’axe se déplace vers les questions de lutte pour la survie commune. Dans ce contexte, s’il existe bien des gens comme le candidat républicain à la Présidence des Etats-Unis, Mc Cain, qui colorent leurs discours des relents de guerre froide, très peu le pense vraiment.